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Point fort | Le burnout, c'est fun, c'est tendance...!


Il y a quelque temps, j’ai entendu une remarque d’un homme dans un forum public consacré au burnout: «Oui, mais enfin, le burnout c’est fun, n’est-ce pas une mode qui passera?»
En entendant cela, mon sang n’a fait qu’un tour, les patients que je traite dans mon cabinet me sont venus à l’esprit. Comment peut-on dire que la souffrance qu’ils subissent est un truc à la mode, comme s’ils avaient acheté les maux dont ils souffrent dans la boutique branchée du moment! Certains d’entre eux étaient tellement au bout du rouleau qu’ils voulaient en finir avec leur vie.
Non, Monsieur, souffrir du burnout n’est pas fun!
Les médias y consacrent régulièrement un article, un reportage, le public en parle de plus en plus, mais il y a encore beaucoup de confusion autour de la problématique du burnout. Comme si chacun savait maintenant que le burnout existe et qu’il pourrait être un jour touché (soi-même ou un proche), mais sans vraiment savoir de quoi il s’agit. Cet article vous apportera quelques clarifications concrètes sur ce thème.
Le burnout c’est quoi au juste?

Le burnout est un terme anglo-saxon qui signifie «se consumer entièrement, brûler jusqu’à ce que toute substance énergétique disparaisse». La traduction française est «syndrome d’épuisement professionnel», on parle aussi «d’usure professionnelle», parfois de «fatigue de compassion». Dans la définition même du burnout, les causes de l’épuisement sont à chercher dans le travail que l’on exerce.
Le burnout n’est pas considéré comme une maladie psychique, c’est une conséquence d’un stress chronique. Pour simplifier, on pourrait dire que le burnout est un déséquilibre entre l’effort fourni dans le travail et la régénération, le ressourcement pour récupérer son énergie.
Très schématiquement: trop de dépense d’énergie, insuffisance de récupération.

Le burnout ce n’est pas une simple fatigue

On parle de burnout à partir d’une durée minimale de six mois; la fatigue que l’on ressent pendant quelques semaines à cause d’une période de stress plus intense n’est pas du burnout. Vous avez raison de râler et de vous faire du souci pour votre santé, mais n’appelez pas cette fatigue temporaire burnout.
En fait, la durée de ce déséquilibre fait toute la différence entre une simple fatigue et le processus de burnout; nous pouvons nous dépasser constamment et redoubler d’effort pendant une période limitée dans le temps, nous pouvons supporter une période de stress et de surcharge pendant quelques jours, quelques semaines, sans conséquences graves si cela ne dure pas; d’ailleurs, ces périodes de stress sont souvent valorisantes et motivantes, on se sent utile; mais que se passe-t-il lorsque cet effort surhumain dure plusieurs mois, voire plusieurs années? Un patient, chef d’entreprise, m’a décrit l’année surchargée et tendue qu’il venait de vivre, avec un stress intense et des pressions financières tout au long de l’année, des incertitudes sur les mandats à venir, des conflits avec les clients, etc. Je lui ai demandé depuis combien de temps ils supportait toute cette pression sur ses épaules? Il m’a répondu que cela faisait dix ans que ça durait.

Un peu de repos et de volonté ne -suffisent pas pour s’en sortir …

Mais le traitement suite à un burnout n’est pas aussi simple que se remettre d’un épuisement physique; il ne suffit pas de se re-poser un peu et nous voilà d’aplomb. Les personnes que je reçois dans mon cabinet sont dévastées, vidées, irritables, désorientées, elles doutent d’elles-mêmes, pleurent, sont dépassées, désespérées, leur équilibre psychique est atteint. Reconstruire son estime de soi, apprendre à poser ses limites, faire face au regard des autres alors qu’on est dans la honte d’avoir craqué, tout cela prend du temps et de l’énergie.
Donc si un de vos collègues revient suite à un arrêt maladie pour cause de burn-out, ne lui dites pas comme un patient s’est entendu dire par son chef: «Alors maintenant que tu as pris des vacances supplémentaires, tu pourras travailler à double car nous on a fait le travail à ta place pendant que tu te reposais!»

Qu’est-ce qui cause le burnout? Le terrain favorable

Je travaille dans la prévention et le traitement du burnout depuis plus de sept ans et je ne peux faire que le constat suivant: le burnout est un phénomène complexe. Je suis quotidiennement confrontée au fait qu’il ne peut être appréhendé de la façon habituelle: il ne s’agit pas d’un phénomène linéaire, une cause provoquant une conséquence. Le burnout est multifactoriel. Des facteurs de risque et des facteurs de protection se combinent et parfois se neutralisent.
De plus, il y a les facteurs extérieurs et les facteurs internes à l’individu; en effet, le processus d’épuisement dépend aussi de la relation que chaque individu entretient avec son travail (son engagement, l’idéal irréaliste, l’importance de l’identification au travail, l’investissement dans des projets externes, etc.). Ainsi, l’analyse du terrain favorable doit tenir compte de la composante organisationnelle (facteurs externes), mais également de cet aspect individuel (facteurs de risque internes).
Cela signifie concrètement que, même si tous les facteurs de risque sont réunis, le burnout n’apparaîtra pas chez tous les collaborateurs et que parfois, dans un terrain qui visiblement tend à protéger les employés de l’épuisement, le burnout se -manifestera malgré tout.
Mais rassurez-vous, malgré cette complexité, je peux vous donner quelques points de repère sur le terrain favorable au burnout dans les professions sociales.

Les professions sociales, le travail en relation d’aide: un risque supplémentaire de burnout?

Tout le monde s’accorde à dire que la relation d’aide comporte un facteur d’usure important; historiquement, le burnout a été d’abord décrit dans des professions de relation d’aide; on a même cru que l’usure n’existait que dans ce type de profession. Pourquoi donc le travail de relation d’aide peut-il mettre en danger et provoquer une souffrance psychique chez l’aidant?
Selon le psychiatre A. Burger, il n’est pas dans notre nature d’être dans une relation d’aide avec un être en souffrance: «En situation inductrice de stress, le comportement naturel, celui des animaux par exemple, est la fuite ou l’attaque. Or dans la relation d’aide, qui, par définition, représente un concentré de relations difficiles, on ne peut ni fuir ni attaquer; on est mandaté pour rester là, même si on trouve cela insupportable.»
Ainsi, être en relation d’aide demande à l’aidant d’apprendre et de développer des compétences spécifiques, qui ne sont pas naturelles mais créées artificiellement, pour pouvoir faire face à la souffrance de l’autre.
Le danger réside donc dans la relation d’aide elle-même, car le système de résonance émotionnelle est davantage mis à l’épreuve. Il est en effet impossible de rester impassible et de ne pas être touché par la souffrance d’un être humain en face de nous.
Lors de surcharge de travail (situations lourdes, trop de cas à traiter), il peut devenir impossible de digérer émotionnellement; l’aidant ressent alors une lourdeur, il peut être ressenti par son entourage proche comme absent et non disponible, la situation professionnelle le préoccupe et accapare ses pensées en dehors du travail, etc.
Mais le don de soi fait souvent partie de la profession de l’aidant: où fixer la limite lorsque l’être humain en face souffre davantage? Il est impensable de l’abandonner, il faut le sauver!

Les situations usantes spécifiques à la relation d’aide

Il y a des situations extrêmes qui sont en elles-mêmes lourdes et usantes pour tout être humain, comme travailler avec des enfants en fin de vie ou subir des violences ou des menaces sur soi-même ou ses proches en tant que travailleur social. Parfois, les situations moyennement lourdes se multiplient dans la même journée et il devient difficile pour l’aidant de tout digérer émotionnellement.
Les situations chroniques, sans aucune amélioration ou changement positif, usent l’estime de soi et la sensation d’être utile: cela peut provoquer une perte importante du sens du travail de l’aidant.
En principe, l’aidant ne choisit pas les personnes dont il va s’occuper. Il ne peut donc pas «fuir» s’il n’a pas d’affinités avec une personne ou que sa situation le touche trop.
Il arrive parfois que l’aidant devienne trop proche de l’autre et qu’il soit ainsi impliqué et touché à un niveau trop personnel. Il n’a plus la distance professionnelle adéquate qui lui permettrait de protéger son intégrité et de poser ses limites.
Les attentes sociales envers le professionnel de la relation d’aide peuvent aussi constituer un facteur d’usure. Le rôle de chacun et l’image que l’on se fait de la profession qu’on exerce, les attentes sociales qui y sont reliées, peuvent, en effet, constituer une source d’usure et d’épuisement pour l’aidant, qui est alors pris au piège dans un schéma social.
Par exemple, dans toute situation, on attend de l’aidant qu’il soit calme, patient et de bonne humeur. Il ne doit pas montrer ses propres soucis ou ses préoccupations personnelles; il n’a pas non plus le droit de se mettre en colère. Que fait-il des émotions qu’il a bravement contenues dans un entretien difficile par exemple?
Ces devoirs peuvent mettre l’aidant sous pression et le mener à être différent et à contenir voire à cacher ses vrais sentiments; il ne peut alors pas décharger ses émotions au fur et à mesure dans son quotidien professionnel. Cela contribue à la surcharge émotionnelle.

Le contexte de travail actuel est tendu

La société, les entreprises cherchent l’efficacité, le rendement optimal, et c’est probablement une question de survie dans la concurrence acharnée qui sévit sur les marchés actuellement.
Nous constatons de plus en plus que cette recherche de rendement est aussi appliquée dans les milieux sociaux qui étaient peut-être épargnés jusqu’à présent. Les coupes budgétaires deviennent monnaie courante, les effectifs diminuent, la charge de travail augmente, il n’y a bientôt plus beaucoup de différence entre l’entreprise et le social au niveau du management!
Mais malheureusement, l’objectif de toujours vouloir faire plus avec moins de moyens a des limites humaines. Il n’est pas possible de faire les mêmes choses deux fois plus vite.

La surcharge de travail

Il y a quelque temps, lors d’une intervention de prévention dans une institution de la région, j’ai eu l’occasion d’observer les conséquences d’une surcharge sur le travail des professionnels. Chaque membre de l’équipe avait un nombre de cas à suivre supérieur à la normale, ce qui était reconnu et admis par la direction, et il n’était pas possible de changer cela pour le moment. Voici ce que j’ai pu observer dans cette équipe en surcharge:
Ils ne faisaient plus de vraies pauses de qualité, car ces moments servaient à se trans-mettre les informations et à se vider d’un trop-plein de préoccupations et de questionnements. Les temps d’attente (trajets en voiture, attente entre deux rendez-vous à l’extérieur) étaient insupportables à vivre car chacun pensait toujours à tout le travail à faire au bureau. Ils n’avaient plus le temps de suivre les cas non urgents mais étaient tout de même responsables du dossier. Ils disaient: «On fait les pompiers, on ne fait qu’éteindre les feux.»
Le poids de tout ce qui n’avait pas pu être fait (administratif, suivi de dossier, réponse à des demandes courantes des usagers, etc.) devenait de plus en plus lourd à supporter. Certains, confrontés à une accumulation de situations lourdes émotionnellement n’avaient plus de temps ni d’énergie pour digérer émotionnellement. D’autres rentraient chez eux tendus sans avoir eu ni le temps, ni l’espace au travail pour se libérer des préoccupations et des soucis qu’ils portaient pour les usagers.

Comme nous le constatons, la surcharge de travail dans les professions sociales peut avoir de lourdes conséquences pour le travailleur social: elle provoque une tension supplémentaire due à ses répercussions négatives.

Lieux d’usure versus tâches ressourçantes

En plus du manque de temps, la surcharge de travail nous amène souvent à nous focaliser sur les problèmes et le négatif. Tout ce qui va bien – et ceux qui vont bien – sont alors laissés de côté.
Imaginez que vous êtes l’enseignant d’une classe d’enfants. Il y a trois sortes d’élèves: les «cancres» (les élèves turbulents qui dérangent la classe), «les discrets» (ceux qui ont des difficultés scolaires) et, les «élèves modèles» (ceux qui comprennent bien, qui sont disciplinés et tranquilles). Si vous avez une dizaine d’enfants dans la classe, vous pourrez probablement vous occuper et passer du temps avec chacun d’eux. Par contre, si vous avez une classe de plus de vingt-cinq enfants, il vous sera impossible de faire les mêmes choses deux fois plus vite, et vous serez forcé de choisir avec qui vous allez passer du temps. Il y a fort à parier que vous vous occuperez plus souvent des «cancres» – ils vous forceront à le faire parce qu’ils dérangent – et éventuellement des «discrets», puisque votre rôle est d’enseigner. Par contre, vous passerez très peu de temps, voire pas du tout avec les «élèves modèles». Au niveau de la charge de travail et de la valorisation de vous-même, il serait probablement plus ressourçant et satisfaisant de vous occuper du groupe des élèves qui vont bien, mais c’est malheureusement ce que vous allez faire le moins.

Cet exemple permet de réaliser aisément ce qu’il se passe lorsqu’on a moins de temps. On risque de se couper des tâches qui nous ressourcent et nous valorisent. Cela contribue aussi à l’épuisement.

Que peut-on faire pour prévenir le burnout?

Je ne présenterai ici ni petit truc ni outil pour prévenir le burnout. Je constate dans ma pratique professionnelle que prévenir le burnout nécessite un travail sérieux, un engagement à changer des attitudes et une façon de travailler; de plus, en considérant la complexité de ce processus, il n’existe aucune pilule miracle ni aucun vaccin pour nous protéger à coup sûr, jusqu’à notre retraite, de l’épuisement.
La prévention sérieuse passe d’abord par une information et une sensibilisation claires et concrètes au processus de burn-out: comment le reconnaît-on, quels sont les symptômes, quels sont les facteurs de risques, quelle est la prise en charge, est-ce si grave, etc.?
Je vous propose quelques questions qui pourraient constituer des pistes de prévention individuelle:
Quels symptômes d’alerte personnels vous avertissent que vous avez dépassé vos limites?
Quels sont les lieux d’usure dans votre travail et quelles tâches vous donnent de l’énergie, vous motivent?
Quelle qualité de vie souhaitez-vous avoir et quels choix ou deuils cela vous oblige-t-il à faire?
Quels sont vos priorités et objectifs de vie?
Quel degré de gravité de tensions et de malaise devez-vous atteindre pour que vous acceptiez de vous occuper de vous en priorité?

Conserver et entretenir ce type de questionnement vivant et régulier en soi pourrait constituer un chemin de prévention individuelle du burnout.
Les risques d’épuisement sont bien réels dans le contexte usant et tendu dans lequel nous travaillons, d’autant plus dans les professions sociales. Le burnout n’est pas près de disparaître par miracle parce que la mode aura changé. Chacun de nous doit apprendre à travailler autrement pour respecter la qualité de vie souhaitée. Nous sommes dorénavant conduits à vivre le quotidien professionnel dans la vigilance d’entretenir notre propre équilibre.

Références bibliographiques

  • Alexis Burger, «Comment devenir un meilleur -professionnel en se protégeant?», Repère Social, no  19 juillet-août 2000
  • P. Canouï, A. Mauranges, Le syndrome d’épuisement professionnel des soignants, éd. Masson 2001
  • Christophe Dejours, Travail, usure mentale, Bayard, 2000
  • M. Estryn-Béhar, Stress et souffrance des soignants à l’hôpital, Estem, 1997
  • M. Vézina, M. Cousineau, D. Mergler, A. Vinet, Pour donner un sens au travail, Gaëtan Morin, 1992
  • Michel Delbrouck, Le burnout du soignant, éd. de Boeck, 2003
  • V. Pezet, R. Villatte, P. Logeay, De l’usure à l’identité professionnelle, le burnout des travailleurs sociaux, éd. T.S.A, 1993
  • C. Maslach, M. Leiter, Preventing Burnout and -Building Engagement, 2000

Catherine Vasey, psychologue licenciée (UNIL), elle est spécialiste du burnout depuis 2000, fondatrice de Noburnout (www.noburnout.ch), elle reçoit des personnes en burnout dans son cabinet de Lausanne, anime des conférences et des séminaires de prévention sur ce thème, effectue des analyses d'organisation en entreprise et en institution